Monde 15/04/2009 à 06h51
Dans l’enfer de Tumaco, épicentre de la lutte contre le narcotrafic
De notre envoyé spécial
Colombie. Chassés de leurs terres, les paysans gagnent la ville la plus violente du pays.
TUMACO, envoyé spécial MICHEL TAILLE
La police répand de l'herbicide sur des plants de coca, près de Tumaco, le 7 mars 2009.
(REUTERS)
Une fois de plus, des coups de feu ont retenti sur l’avenue de Tumaco. La panique n’a duré que quelques instants. Rapidement, les passants s’attroupent autour du corps : c’est le mort de la journée, un de plus dans ce port du Sud-Ouest colombien. «La police va prendre tout son temps pour le ramasser, lâche un habitant. Comme d’habitude.»
Porte de sortie de la première région de production de cocaïne au monde, le Nariño, cette ville de 86 000 habitants est devenue la plus violente de Colombie, avec un taux d’homicide quatre fois supérieur à la moyenne nationale. «Il y a des secteurs où seule une personne sur cinq meurt de cause naturelle», raconte Franco Nascimbene, prêtre de Nuevo Milenio. A quelques maisons de là, dans ce quartier pauvre édifié sur pilotis en rognant sur les mangroves, une famille prépare la veillée funèbre du mort.
Beaucoup des voisins sont d’ex-paysans, expulsés des campagnes par les guerres entre trafiquants. C’est dans leurs anciens villages, parfois à seulement deux heures de Tumaco, que la feuille de coca est cultivée puis transformée en poudre, avant d’être acheminée par un entrelacs de rivières jusqu’à l’océan Pacifique. Là, des barques, des hors-bord ou même des sous-marins artisanaux assurent le transport vers l’Amérique centrale et le Mexique, avant les Etats-Unis. Un négoce dont «l’argent n’apporte que la violence», témoigne une mère de famille, dans une maison faite de planches, au-dessus du marais.
Marine. Son fils voulait se ranger après avoir convoyé plusieurs chargements. Il l’a payé de sa vie en mars. Dehors, enfants et adultes regagnent prudemment leur habitation à la tombée de la nuit. Une patrouille d’infanterie de marine témoigne de la présence militaire renforcée. Mais sans résultat : il y a peu, un homme a été assassiné à 50 mètres d’un commissariat.
La police attribue nombre des meurtres aux milices de narco-trafiquants, composées pour beaucoup d’ex-paramilitaires antiguérilla. Officiellement démobilisés, ces combattants aguerris ont reformé des bandes aux alliances mouvantes (Rastrojos, Aigles noirs…), parfois associées dans la jungle aux ennemis d’hier : les guérillas marxistes des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) ou de l’Armée de libération nationale (ELN). «Auparavant, suivant la zone, nous savions avec quel groupe parlementer pour aller aider la population, témoigne un membre d’un organisme humanitaire. Aujourd’hui, on ne sait pas où on met les pieds.» Les forces de l’ordre elles-mêmes semblent gangrenées.
En 2004, des membres de l’armée ont exécuté onze «collègues» policiers et informateurs en passe de confisquer un chargement de cocaïne dans le piémont andin. La justice militaire a blanchi les soldats, qui patrouillaient apparemment avec des paramilitaires, et la cargaison se serait perdue… «Tous les assassinats restent impunis», conclut Fabiola, qui attend depuis deux ans que la mort de son mari soit éclaircie.
Mais tout en bas de l’échelle du trafic, la lutte contre les paysans et leurs «cultures illégales», elle, ne connaît pas de trêve. Presque tous les jours, au-dessus de la baie de Tumaco, vrombissent les hélicoptères de combat de l’opération antidrogue «Plan Colombie», financée depuis 2000 par les Etats-Unis. Les appareils escortent de petits avions d’épandage bourrés de glyphosate, l’herbicide qui sera aspergé sur les champs.
Au début des opérations d’épandage, dans le bassin amazonien voisin, les cultures de coca ont explosé dans le Nariño - 20 000 hectares en tout. Avec l’arrivée des aspersions dans le département, la superficie plantée commencerait aujourd’hui à diminuer, mais les nuages de pesticide détruisent aussi les cultures vivrières. «Ils ont aspergé la coca de mon voisin, raconte Yolanda, mais c’est mon cacao et mes bananiers qui ont pris.» Sa production perdue, elle aurait pu planter à son tour de la coca, comme d’autres villageois : l’arbuste permet une récolte plus rapide que le manioc ou le plantain. Encore faut-il tenir le temps de la pousse : «Il y a des hameaux vidés à cause de la faim», observe Leidy Angulo, du bureau du Médiateur du peuple, chargé de défendre les droits des civils.
Recrutement. Yolanda a finalement rejoint le quartier pauvre de Nuevo Milenio. Sans eau courante, avec la mangrove boueuse pour tout-à-l’égout, elle survit de ménages dans les maisons de la classe moyenne de Tumaco, payée au tiers du salaire minimum (50 euros par mois). Une vie misérable, propice au recrutement des bandes armées : «Les paramilitaires offrent 800 000 pesos [250 euros, ndlr], une moto et une arme», observe Gabriela May, de l’association Caritas. Au moins 10 % des Tumaquègnes sont déjà des réfugiés des campagnes, et l’exode forcé continue.
A deux heures de route et cinq barrages militaires de Tumaco, une soixantaine de familles indiennes vivotent dans un refuge après le massacre en février d’au moins 11 des leurs, accusés par les Farc de collaborer avec l’armée. Aujourd’hui, fuyant à nouveau les épandages, les cultivateurs de coca migrent peu à peu vers le nord, toujours sur la côte pacifique. Les milices de narcotrafiquants les accompagnent, et l’armée les rejoindra tôt ou tard pour répéter l’histoire de Tumaco et sa région.
Malgré la pluie de dollars et le cortège de morts de l’opération Plan Colombie, la production de cocaïne dans le pays est toujours, peu ou prou, au niveau de l’an 2000.