Le massacre des Appalaches
Charbon. Les exploitants rasent les montagnes à l'explosif. Reportage.
Hélène Vissière
Larry Gibson, c'est l'Astérix des Appalaches. Comme le guerrier gaulois, il vit assiégé dans son bungalow au sommet d'une montagne de Virginie-Occidentale. L'« envahisseur » n'est pas loin.
Il surgit au bout d'un sentier boisé. Là, à perte de vue, s'étale un paysage de désolation. Le terrain de Larry est encerclé par des mines de charbon à ciel ouvert, qui ont systématiquement raboté, rogné, rasé toutes les montagnes. « Il y a encore quatre ans s'élevait ici un pic qui me surplombait d'au moins 100 mètres. Il ne reste que ça », raconte-t-il, navré, en désignant une surface laminée au rouleau compresseur. Jadis dominée par des chaînes couvertes de forêts, sa propriété est aujourd'hui le plus haut point à l'horizon. « Les gens me demandent si j'ai des photos d'avant. Mais pourquoi aurais-je pris des photos de montagnes ? Je n'imaginais pas qu'elles allaient disparaître ! »
Et pourtant, elles disparaissent à un rythme effréné, de la Virginie-Occidentale au Tennessee, en passant par le Kentucky et la Virginie, le bassin houiller des Appalaches. Depuis près de vingt ans, les producteurs de charbon délaissent l'extraction souterraine pour le « mountaintop removal » (MTR), l'arasement des montagnes.
On commence par déboiser le site, puis on le dynamite à l'aide d'énormes charges d'explosifs afin de mettre au jour les veines de minerai. Et l'on balance dans les vallées la terre et les gravats. Une technique très efficace qui permet de récupérer 100 % du charbon au lieu de 40 % à 60 % dans l'extraction souterraine. Et bien moins coûteuse, car elle demande une main-d'oeuvre réduite.
Mais c'est une catastrophe pour l'environnement. Le MTR détruit non seulement les plus vieilles montagnes du monde, mais aussi l'écosystème des vallées, les torrents, les villages... Selon une étude fédérale, 1 165 kilomètres de cours d'eau dans les Appalaches ont été enterrés sous les gravats entre 1985 et 2001, et 1 000 autres devraient subir le même sort dans les dix années à venir.
Autour de Kayford, le grignotage des montagnes ne s'arrête jamais. « Ils dynamitent jusqu'à dix fois par jour », témoigne Larry Gibson. Et les excavatrices, des machines hautes comme vingt étages capables d'enlever d'un seul coup jusqu'à 450 tonnes de roc, travaillent même la nuit. « Cela me crève le coeur. Je vois passer des daims, des ours qui ne savent pas où aller. Sur mon terrain, il n'y a plus d'eau, l'air est pollué. Je sais que ça me tue de rester ici. Ils m'ont proposé de racheter la propriété. Mais c'est ma terre, ça n'a pas de prix. » Alors, ce retraité de General Motors a déclaré la guerre aux légions houillères. Il a créé une fondation pour la défense des montagnes et organise des visites « touristiques » des restes de Kayford.
Paradoxalement, c'est la mise en place, au début des années 90, de standards plus stricts en matière de rejet de gaz à effet de serre qui a accéléré la décapitation des montagnes. Les centrales thermiques se sont mises à exiger un charbon censé brûler plus « proprement ». Or ce charbon plus pur, onle trouve précisément en grande quantité au sommetdes Appalaches. Rien qu'en Virginie-Occidentale, le deuxième producteur du pays, 271 mines à ciel ouvert produisent aujourd'hui 35 % du minerai de l'Etat.
Selon les écologistes, quelque 474 collines ont déjà été décapitées dans la région. L'Association des mines de charbon de Virginie-Occidentale assure, elle, que les mines à ciel ouvert ne représentent pas plus de 1 % du territoire de l'Etat. Impossible à vérifier. Car-incroyable mais vrai-les mines elles-mêmes restent presque invisibles. Quand on circule au fond des vallées encaissées, c'est tout juste si l'on aperçoit très haut un bout de terre pelée ou une barrière bien gardée qui interdit l'accès à un site. Vu du ciel, en revanche, c'est le choc. Imaginez les Vosges transformées en paysage martien.
Comme la majorité des Américains, Judy Bonds n'avait jamais entendu parler de la décapitation des montagnes. Jusqu'au jour de 1993 où d'énormes explosions ébranlent son village. Renseignements pris, Massey, le plus gros exploitant de charbon de l'Etat, a obtenu un permis sur la montagne proche. Très vite, l'enfer se déchaîne au fond de la vallée. Il y a la poussière des gravats, puis celle du charbon, gluante, des dépôts noirs dans le ruisseau... Pour aller au cimetière annexé par la mine, il faut se faire escorter par un garde. Peu à peu, les habitants s'exilent. Massey rachète les maisons pour une bouchée de pain. Judy, une petite dame à l'allure décidée, résiste : « C'est la terre de mes ancêtres. Mes parents, mes grands-parents ont vécu là. » Mais l'asthme de son petit-fils s'aggrave. En 1999, elle se résout la dernière à quitter sa vallée. Depuis, elle se bat comme Larry contre les « terroristes ».
Une tâche aussi ardue que de tenir tête aux légions de César. D'abord, parce que l'industrie houillère est archipuissante. Dans « Coal River », Michael Shnayerson raconte comment le patron de Massey, Don Blankenship, viole tous les règlements, bafoue les droits des mineurs, achète juges et élus... A côté, les propriétaires de mine évoqués dans le « Germinal » de Zola font figure d'humanistes.
Ensuite, parce que la population locale soutient à fond les charbonniers. C'est la seule industrie de cet Etat très pauvre. « Je n'aime pas le procédé, mais il n'y a que le charbon ici. C'est ce qui offre des salaires décents et fait survivre ma famille. S'il n'y a pas d'autres moyens de l'exploiter, eh bien tant pis », explique Earl, un cousin de Larry Gibson, qui a passé trente-deux ans dans la mine. « [Une telle dévastation] n'arriverait jamais ailleurs » [...] Cela « susciterait un tollé [...] Mais les Appalaches sont un territoire à part, isolé par ses montagnes [...] Ses habitants sont pour la plupart trop pauvres et trop intimidés après un siècle d'exploitation impitoyable par King Coal », écrit Michael Shnayerson.
Alors, entre pro et anticharbon, c'est « la guerre civile », comme dit Judy Bonds. L'une des grandes batailles se joue à l'école primaire de Marsh Fork. Cet établissement de 250 enfants est construit, curieusement, à côté d'une usine de traitement où l'on nettoie le charbon avec des produits hautement toxiques. Une partie des parents emmenés par Judy exige le déménagement, invoquant le fait que les enfants souffrent plus qu'ailleurs d'asthme, de diarrhée et de maux divers. Pas question, rétorque un autre bloc de parents, employés de Massey pour la plupart. L'air est parfaitement sain. Le bras de fer dure depuis des années.
C'est qu'il faut du courage pour s'attaquer aux mines. Maria Gunnoe l'a appris à ses dépens. Cette descendante de Cherokee, fille, petite-fille et soeur de mineur, n'est pourtant pas une tendre. En 2000, une mine démarre au-dessus de chez elle dans le village de Bob White. Bientôt 6 mètres de gravats bloquent le ruisseau de son terrain. Adieu, poissons. Adieu, aussi, l'eau du puits, devenue toxique. Plus grave, chaque fois qu'il pleut, des inondations emportent un bout de sa propriété. Maria, une serveuse de restaurant, ameute les élus.
Obama, le dernier espoir des anticharbon
En vain. « Tout le monde se moque de ce qui m'arrive, on m'a traitée comme si j'avais la peste », résume-t-elle. A force de militer, elle arrive à faire bloquer une extension du permis de la mine. Depuis, on la menace de brûler sa maison, les énormes camions de charbon l'ont envoyée plusieurs fois valser dans le fossé avec sa voiture, des inconnus pénètrent sur son terrain... Si bien qu'elle a mis une clôture et des caméras de sécurité et qu'elle se balade désormais avec un gros chien. Chez Larry, on a brûlé un cabanon, tué un de ses chiens... Mais il en faut plus pour dissuader ces montagnards de choc. A défaut de potion magique, la poignée d'anti-MTR se bat à coups de procès. Des dizaines et des dizaines d'actions en justice depuis des années pour bloquer les permis, limiter la taille des mines... Qui débouchent parfois sur des victoires retentissantes. Massey a été condamné récemment à payer 20 millions de dollars, la plus grosse amende jamais infligée, pour avoir pollué des centaines de torrents.
A trois reprises, la justice a estimé que le rejet des gravats dans les vallées violait la loi sur la protection de l'eau. Par trois fois, le lobby houiller-qui a complètement noyauté l'administration Bush-a fait appel et le jugement qui exigeait des réglementations plus contraignantes sur le MTR a été cassé. Un nouveau jugement, très attendu mi-février a, une fois de plus, donné gain de cause à l'industrie du charbon, ce qui devrait débloquer une série de permis.
L'avenir du MTR dépend maintenant de Barack Obama. « Nous espérons que la nouvelle administration va faire quelque chose pour inverser les décisions de l'ère Bush », déclare Joe Lovett, l'un des célèbres avocats antidécapitation. Inquiet, le lobby charbonnier menace du pire. « On a besoin de pouvoir entreposer les gravats dans les vallées, c'est la solution écologique la plus sûre. Si les juges interdisent le procédé à cause de quelques extrémistes, on ne pourra plus exploiter les mines. Cela va provoquer une grosse convulsion dans le pays. C'est une chose de s'opposer à la décapitation, mais si on se lève le matin et qu'il n'y a plus d'électricité, c'en est une autre », affirme Jason Bostic, l'un des responsables de l'Association des mines de charbon de Virginie-Occidentale.
Et puis, « le MTR soutient l'économie de l'Etat », ajoute-t-il. En créant des surfaces planes, une rareté dans ce coin montagneux, il permet d'attirer des entreprises. Et de citer une prison et un golf implantés sur d'anciennes mines. Le charbon génère aussi des taxes, des salaires, crée des emplois... Faux, rétorquent les écologistes. En 1950, l'Etat comptait 125 000 mineurs, contre 15 000 aujourd'hui, à cause de l'expansion des mines de surface. Quant à la prospérité annoncée, on la cherche en vain à Whitesville, par exemple. Jusque dans les années 70, ce bourg florissant sur la route de la Coal River comptait deux cinémas, un bowling, un supermarché... Aujourd'hui, il reste deux entreprises de pompes funèbres, un fleuriste et des bâtiments abandonnés. Seuls les interminables trains de charbon qui traversent la ville jour et nuit troublent le silence.
Car les compagnies minières, elles, se portent comme un charme. Plus de 50 % de l'électricité aux Etats-Unis provient du charbon. Surtout, l'essor de la demande a dopé les exportations américaines vers l'Europe et la Chine.
« On ne peut pas continuer ainsi. A ce train-là, dans trente ou quarante ans, il y aura 49 Etats et une poubelle », se lamente Larry Gibson. Pour Larry et Maria, c'est trop tard. Mais Lorelei Scarbro a encore de l'espoir. Cette veuve de mineur habite au sud de Whitesville un fond de vallée bucolique. Sauf que son petit paradis est menacé par un permis de mine, temporairement bloqué en attendant le jugement. A l'entrée de son jardin, elle a planté un écriteau. « Tout individu qui franchira illégalement cette barrière sera abattu et les survivants seront achevés. »