enquête
Mururoa : silence et retombées
Santé . Alors qu’une récente étude de l’INSERM démontre
un « lien statistique » entre essais nucléaires et cancers,
les Polynésiens réclament toujours vérité et justice.
Le 2 juillet 1966, une bombe atomique explose au-dessus de Mururoa. Après cinq ans d’essais nucléaires au Sahara (dix-sept essais), la France démarre un long programme de tirs en Polynésie française. Jusqu’en 1992, puis entre 1995 et 1996, 193 « expériences » nucléaires, aériennes et souterraines, seront menées dans ce coin de paradis. Un éden qui en quarante ans s’est transformé en enfer pour ses habitants et leurs descendants comme pour les personnels militaires et civils qui ont travaillé sur les sites nucléaires des îles Tuamotu.
Le Conseil d’orientation pour le suivi des conséquences des essais nucléaires (Coscen), créé en 2005 après l’élection d’Oscar Temaru à la tête du gouvernement, a organisé un colloque à la fin de juin, « dans le but d’une recherche de vérité sur les conséquences des essais ». En quarante ans d’exposition aux retombées radioactives, une partie notable de la population a développé des cancers précoces de la thyroïde (les deux tiers avant soixante ans - NDLR) et des leucémies. Les malades sont répertoriés par différentes études indépendantes menées à la demande des associations de victimes Mururoa e tatou (« Mururoa et nous »), au niveau local, et AVEN (Association des vétérans des essais nucléaires), au niveau national.
Un lien entre essais et cancers ? L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), auteur d’une étude sur 239 cas de cancers de la thyroïde, le confirme. Dans une lettre à Marcel Jurien de La Gravière, délégué à la sûreté nucléaire et à la radioprotection, rattaché au ministère de la Défense, Florent de Vathaire, directeur de l’unité de recherche 605 de l’INSERM, estime que la relation, prouvée par « une reconstitution dosimétrique » et les données météorologiques de chaque essai, est « statistiquement significative ». « La cohérence et la stabilité des résultats sont exceptionnelles. » Interrogé récemment sur France Inter à ce propos, Marcel Jurien de La Gravière a déclaré qu’il ne disposerait « de l’intégralité des niveaux de doses de radiations qu’au début du mois de septembre » et qu’une fois ces éléments en sa possession, il les ferait connaître aux Polynésiens « en toute transparence » afin de déterminer « l’impact sanitaire éventuel de ces radiations ».
Les recherches de Claude Parmentier, chef du département de médecine nucléaire de l’institut Gustave-Roussy de Villejuif, et d’Al Rowland, épidémiologiste à l’université Massey de Nouvelle-Zélande, vont, elles, plus loin. Se basant sur de récentes recherches en radiobiologie, ils ont suggéré les effets de la radioactivité et des retombées radioactives sur le génome humain. Claude Parmentier estime même que les « anomalies chromosomiques » constatées sur des Polynésiens ayant travaillé sur les sites nucléaires français pourraient avoir « un rapport avec une irradiation subie par ces Polynésiens, plusieurs années auparavant ».
Reconnu responsable, l’État fait appel
Ces recherches, et les conclusions scientifiques qui en sont tirées, sonnent comme une victoire dans le combat des victimes polynésiennes et métropolitaines. À tel point qu’Oscar Temaru a donné lecture du courrier de l’INSERM à la tribune de l’Assemblée. Pourtant le combat ne se situe pas seulement sur le terrain médical. Les auditions de membres de la société civile, d’organisations non gouvernementales et de témoins directs des tirs montrent le besoin de reconnaissance des victimes. Statut que la France s’obstine à leur nier. Depuis 2003, l’AVEN et Mururoa e tatou, épaulées par l’avocat Jean-Paul Teissonière, mènent une bataille juridique contre l’État. « Sur trois niveaux », précise l’avocat. Une première plainte est à l’instruction au pôle de santé publique. Elle concerne « dix victimes emblématiques, qui ont travaillé durant la période Sahara et Polynésie, soit 36 ans ». Le but ? « Établir un lien entre les maladies dont ils souffrent aujourd’hui (cancers et leucémies) et leur présence lors des essais nucléaires français. » Le second volet de l’intervention de Jean-Paul Teissonnière, qui porte sur l’indemnisation des militaires français, des travailleurs et des habitants polynésiens, est lancé devant la commission d’indemnisation de la cour d’appel de Paris. La troisième procédure est en cours devant différents tribunaux des pensions militaires. « Je plaide à Metz, à Nancy… Cette procédure est longue, explique Jean-Paul Teissonnière, car il faut la mener dans chaque ville où habitent les vétérans. Pour la rentrée, on attend un arrêt de la cour d’appel d’Orléans. » Une caractéristique commune à toutes ces procédures est la difficulté à pointer les responsabilités de l’État. « Pour établir un lien de causalité entre essais et maladies, nous devons raisonner par présomption. Dans quelques dossiers, la responsabilité de la France est reconnue, mais l’État fait appel… » Une façon de retarder le plus possible la mise au jour du « grand mensonge » dénoncé par les associations.
La levée du « secret-défense » demandée
La bataille politique s’est également accélérée depuis l’accession au pouvoir de l’indépendantiste Oscar Temaru, qui n’hésite plus, au contraire de son très chiraquien prédécesseur Gaston Flosse, à fustiger l’incurie de l’État français. Et depuis 2002, plusieurs propositions de loi sont parvenues au Parlement, dont celle portée par la sénatrice communiste Hélène Luc, qui a participé au colloque de Papeete. Comme ses homologues polynésiens, elle réclame au ministère de la Défense d’obtenir les listes des travailleurs civils et militaires sur les sites nucléaires. « Ce sera long et difficile », prédit la sénatrice. Ce que confirme l’attitude du Comité de suivi sanitaire des essais nucléaires, rattaché au ministère de la Défense. Selon l’AVEN, il refuse la levée du secret-défense pour « éviter la prolifération nucléaire, car à partir de ces données certains pourraient reconstituer la fabrication de la bombe ». Même si ces données datent de plus de trente ans…
Les associations, comme leur défenseur, ne comprennent pas pourquoi l’État s’obstine à ne pas reconnaître le statut de victime pour les vétérans et les travailleurs polynésiens exposés aux retombées radioactives. D’autant que cette « reconnaissance », qui permettrait « un apaisement moral », ne « bouleversera pas les budgets du ministère de la Défense ou de la Sécurité sociale… », juge Jean-Paul Teissonnière. « Il y a une tradition de résistance, au mauvais sens du terme, qui se perpétue au sein du ministère de la Défense. » Mais l’avocat ne perd pas espoir : « Pour que les victimes de l’amiante soient reconnues, il a fallu sept ans. Nous, on se bat seulement depuis 2003… »
Grégory Marin